La Peste (Hangars Liquides)

A l'occasion de sa venue à Strasbourg pour la soirée COMA organisée par Underground Perversions le 28 février 2004 à Molodoï, petite entrevue entre Broken Meat et LA PESTE qui revient sur le devant de la scène hardcore après 2 ans d'absence.



Broken Meat - Pour ceux qui ne te connaissent pas encore peux-tu te présenter ?

La Peste - Je suis né en 1973 à Bordeaux. J'ai appris à marcher entre les ceps de vigne et les plus anciens bruits dont je me souvienne sont les orages d'été dans les Pyrénées, le ressac de l'Océan et le grondement des Mirage IV. La vie est un miracle, la quitter un enfer, j'ai voulu être musicien pour maîtriser l'écoulement du Temps et conquérir des terres de sons comme d'autres des steppes.(je refuse les propos de ceux qui veulent réduire l'idée musicale à la ritournelle anthropocentriste, c'est ignorer la Grandeur du Monde).

 

Broken Meat - Quel a été ton parcours musical et comment en es-tu arrivé aux musiques électroniques dures ?

La Peste - Enfant, j'allais souvent écouter des concerts pour orchestre et je rêvais de composer. J'ai étudié le solfège, avec l'espoir que je parviendrais à cristalliser mes délires en ondes sonores. J'ai mis longtemps à comprendre qu'il était difficile, pour une oeuvre polyphonique, de cumuler les compétences d'écriture et de jeu instrumental, l'une me semblant indissociable de l'autre pour exprimer au mieux son affect. J'ai laissé tomber, et dû attendre la démocratisation des outils de composition assistée par ordinateur pour entrevoir à nouveau la possibilité de devenir musicien. 
La révélation, ce fut avec Liza N Eliaz, qui m'a perdu, comme tant d'autres, dans les dédales du hardcore protéiforme. J'ai décidé d'un coup d'explorer de ce côté-là. Je garde ce souvenir d'un déluge de sons titanesques venus m'arracher au réel pour m'abandonner dans un univers étrange et grandiose, tellement beau qu'on ne pouvait qu'avoir envie d'y revenir.

 

Broken Meat - Fin 2001, alors que tu es booké un peu partout en Europe, tu décides de te retirer qu'est-ce qui a motivé cette décision ?

La Peste - En février 2001, Liza nous quittait, et un des principaux acteurs de la techno hexagonale déclarait : "la porte est grande ouverte". Le hardcore, orphelin, "appartiendrait" donc désormais à qui prétendrait revendiquer qu'il lui appartient. A l'instar des crocodiles qui peuvent attendre des jours à guetter le comportement de leur proie pour la dévorer le jour venu, certains labels se sont engouffrés dans la brêche prometteuse en s'auto-proclamant, par exemple, "maison du hardcore", et ce, sans que la qualité de la musique suive, bien au contraire. A cette époque-là je composais beaucoup de musique à l'image (habillage TV, sound design, pub), et j'ai pu m'éloigner, sans enthousiasme, d'une scène dans laquelle je ne me reconnaissais plus sans avoir pour autant à devoir jouer tous les week-ends pour survivre. J'ai aussi renoncé à ne plus vouloir mourir jeune, et j'ai souhaité profiter de cette prise de distance pour faire table rase, prendre le temps de ne pas reprendre mon souffle habituel. Il m'est apparu comme une évidence que je m'étais trop reposé sur la régularité des impacts, pentes abruptes d'où coulent les fréquences. J'ai donc un temps arrêté de faire des musiques déclenchées, pour tenter l'expérience acousmatique.

 

Broken Meat - Et qu'est-ce qui t'as motivé pour y revenir ?

La Peste - J'ai beaucoup travaillé entre-temps, et l'heure est venue de diffuser tout ça. Il m'a fallu m'éloigner des pièces percussives... pour désirer y revenir.

 

Broken Meat - Je suppose que pendant ton absence tu as suivi de loin ce qui se passait sur la scène hardcore, quelle est ta vision de tout cela à l'heure actuelle ?

La Peste - Je vais limiter ma réponse à la scène hardcore. Je pense que le meilleur est à la marge. Il me semble que le leurre du gain (en terme de dB / l'appât du gain, ça ferait un bon titre, tiens !), une certaine pléthore de sons qui caractérisent nombre de productions actuelles masque souvent le manque de composition de fond, peut-être est-ce une malheureuse conséquence de la puissance des softwares d'aujourd'hui (du temps que je n'ai heureusement pas connu où l'on devait couper les bandes au ciseau, la non-immédiatetée des processus forçait l'esprit à réfléchir / pour Derrida, la "différance" -le fait de différer la consommation de quelque chose- est une des conditions du progrès, ne doit-on pas dès lors se méfier d'outils qui entravent le recul  nécessaire à toute mise en perspective ?).

J'ai pu constater qu'une partie du public hardcore s'est laissé séduire par l'electronica arty, je me demande s'il ne faut pas voir, dans cette attirance presque morphinique, l'aveu d'une résignation anémiée. Personnellement, je préfère la forêt primaire luxuriante aux plantes en pot. Le minimalisme est un prétexte pour en foutre le moins possible, la  conceptualisation a posteriori l'aveu qu'on en est bien conscient. Quant au fluffcore qui remplit les salles, pas si éloigné que ça de la makina, c'est comme pour l'Amérique qui vote Bush, le spectacle des ravages d'une simplification désastreuse. L'idée d'un nivellement par le bas m'est humainement insupportable.

 

Broken Meat - Pour ton retour tu as choisi de te produire uniquement en live-act, pourquoi ce choix et à quoi doit-on s'attendre ?


La Peste - Je suis surpris de voir qu'on utilise encore autant les platines, ce media devrait bientôt devenir obsolète. Dans le cadre d'une prestation scénique, l'outil informatique, s'il est utilisé avec imagination - et sauf plantage - , permet aujourd'hui de changer de direction de manière plus radicale qu'avec des MK2 - et inversement, si l'on est adepte de l'esthétique de la  linéarité, les ordinateurs s'en sortent forcément mieux, rien de nouveau là-dedans.

Je n'ai aucune idée de ce à quoi il faut s'attendre, en attendant je fabrique plein de fragments, mais pour ce que donnera le puzzle reconstitué, tout dépendra de l'instant, et du contexte.

 

 

Broken Meat - Et qu'en est-il de ton label Hangars Liquides ?

La Peste - Demain ne meurt jamais ! Le 023 sort le 25 février et s'appelle "WTC.XTC". 
Il s'agit d'un album très personnel et onirique, fruit de deux années de  travail. Le CD vient avec un DVD, réalisé par Aurélia-Djehan Derungs,  plasticienne de son état (notre étroite collaboration se poursuit par ailleurs dans des installations). On y découvrira des video-métaphores, d'autres tracks (dont un en 5+1) pour un total de 2H20 de musique. Ce coffret, je pense que c'est la boarding card pour un grand voyage psychédélique.

 

Broken Meat - Ton label est avant tout connu pour ses productions vinyles.

La Peste - Et pour cause,à ce jour, toutes les sorties HL ont été gravées sur vinyle,  et sur vinyle exclusivement.

 

Broken Meat - As-tu des projets à ce sujet ?

La Peste - Oui. Je suis toujours sensible au chant du cygne analogique... J'ai reçu une très bonne démo il y a de cela quelques mois, son auteur et moi désirons voir des diamants emprunter les virages de ses fréquences. Je ne pense pas cotinuer à produire des vinyles longtemps après, mais me consacrer plutôt au multicanal (5+1, 7+1, etc...). Pouvoir être totalement immergé dans une masse de sons, comme si nous étions d'autres particules spectatrices du ballet des électrons autour des noyaux, ça c'est hardcore, au sens fort, atomiste, du terme !

Broken Meat - Pour finir, peux-tu nous citer 3 disques qui ne sortiront jamais de ton bac ?

La Peste - Il y en a beaucoup dont la perte pourrait m'anéantir ! Pour les curieux, ces oeuvres sont disponibles au format CD, alors achetez-les. De toute façon le  mp3 altère trop d'harmoniques, ça convient pour des dj mixes, mais pas pour des oeuvres originales. Voici donc une sélection : La Création du Monde, de Bernard Parmegiani. Théâtre d'ombre, morceaux de ciel, de François Bayle. Le Polytope de Cluny, de Iannis Xenakis.

 

La Peste sera au Molodoï le Samedi 28 Fevrier 2003

 COMA - Le Molodoï - Strasbourg

Soirée hardcore-breakcore-speedcore en soutien à Molodoï avec :

AXEL (dj set - Underground Perversions/Strasbourg)

X-GAMER (live act - UP records & Transitor breaks/Le Havre)

CRISIS THEORY (live & mix - Praxis & Zhark/Basel)

BROKEN MEAT (dj set - Underground Perversions/Strasbourg)

ECHO-6 (live act - Audiatroma/Strasbourg)

MOUSE vs JOKER (Karnage, Reverse & Index records/Toulouse-Thionville)

LA PESTE (live act - Hangars liquides/Paris)

AXEL vs BROKEN MEAT (Underground Perversions/Strasbourg)

 

PAF : 7 Euros

Des places à gagner en cliquant ici